Se questionner sur la réalité et ses représentations

Nous ne connaissons de la réalité que ce que nous en percevons à travers nos sens et les représentations que nous en avons. Sachant que ces représentations sont conditionnées par la culture, on peut avoir l’impression que les cultures créent des réalités différentes alors que nous partageons pourtant la même réalité. Il en va ainsi pour les représentations du corps qui varient d’une culture à l’autre alors que nous avons quasiment les mêmes corps, mis à part les spécificités ethniques ou individuelles qui sont superficielles. Par exemple en Inde, il y a plusieurs corps emboîtés les uns dans les autres : le corps physique (Stula Sharira), le corps astral (Sukshma Sharira) et le corps causal (Karana Sharira) alors qu’en Occident nous n’avons officiellement qu’un seul corps. La façon dont les gens se soignent est conditionnée par la façon dont le corps est représenté dans une culture donnée.

Dans les sociétés traditionnelles, partout dans le monde et même en Europe avant la modernité, l’individu « personnellement moi je » (Le Breton, 2011) n’existait pas. Les personnes s’inscrivaient dans un entrelacs de relations physiques, énergétiques, émotionnelles ou symboliques avec leurs semblables, avec la nature, avec le cosmos ou avec l’invisible. De même l’esprit, l’âme et le corps n’étaient pas dissociés. Il y a même des sociétés comme chez les Canaques en Nouvelle-Calédonie où avant l’arrivée des Blancs, la notion de corps n’existait même pas, on ne connaissait que la personne (Leenhardt, 1971).

Au siècle des Lumières (XVIIe siècle), avec l’avènement de la rationalité s’est produit un changement brutal de paradigme en Occident qui a eu une répercussion sur la façon dont le corps a été représenté. Le corps fonctionne désormais comme une machine, de façon rationnelle et mécanique et peut être démonté et remonté (Descartes, 1970). Les parties du corps sont séparées les unes des autres, tout comme l’esprit est séparé du corps, et simultanément la frontières entre les individus devient plus distincte et l’on voit apparaître l’individu moderne tourné vers lui-même. Toute la médecine moderne est fondée sur cette représentation dualiste et atomiste du corps, en opposition avec la pensée holiste qui veut que le tout soit plus que la somme des parties.

Dissocier l’âme du corps a été un long processus qui s’est déroulé en même temps que les pratiques anatomiques se sont imposées. Il aura fallu plusieurs siècles avant que le corps ne devienne entièrement chair. Deux tabous devait être d’abord transgressés : le tabou du sang et le tabou de la frontière de la peau. Alors qu’au XIIIe siècle, les premières séances d’anatomie sur des cadavres étaient organisées en catimini, au XVIIe siècle les mêmes séances sont devenus des spectacles organisés dans les jardins du roi. En quelques siècles le tabou a donc été levé. Aujourd’hui les chirurgiens jouissent d’un très grand prestige alors qu’au Moyen Âge ils subissaient l’opprobre sociale pour exercer un métier en contact avec le sang, au même titre que les bourreaux, les bouchers et les barbiers.

Changer la définition de la mort

Le tabou du sang ayant été levé et le corps étant bien séparé de l’esprit et fonctionnant comme une machine, il est alors devenu possible de le découper et de transplanter indifféremment les morceaux découpés d’un corps à l’autre. Les organes sont comme des pièces de mécanique puisqu’ils ne portent pas en eux l’essence ou « l’âme » de la personne à qui ils appartiennent. C’est pourquoi on peut les remplacer indifféremment par des morceaux provenant d’autres corps humains ou même par des morceaux artificiels. Cependant il existe des témoignages de personnes qui ressentent en elles les émotions du donneur après une greffe d’organe, à l’instar de l’actrice Charlotte Valendray qui fit la une des médias français lors de la sortie de son livre De cœur inconnu. Ceci démontre que pour certains individus transplantés, l’organe n’est pas juste de la matière mais qu’il contient aussi l’essence de la personne ou « des éléments résiduels de vie » (Déchamp Leroux 1997).

Pour les besoins de la cause, l’Occident a fini par réviser sa définition légale de la mort. Le concept de mort cérébrale pensé par un comité d’experts fut imposé en silence et sans débat public dans les années 1980 (Guillod et Dumoulin ,1999). La population a accepté sans broncher la mort cérébrale comme une mort définitive alors que par exemple au Japon, il existe une forte opposition à ce concept et la mort n’est effective que lorsque commence la putréfaction, ce qui rend impossible le prélèvement d’organes. Un corps-légume sous respirateur artificiel reste pour un Japonais un être humain : « C’est encore mon père et il est vivant. » (Hacking 2003/2004) alors qu’en Occident, un individu est déclaré mort avant d’être tout à fait mort. La mort cérébrale autorise le prélèvement de ses organes avant que le dernier souffle de vie n’ait quitté son corps, car la transplantation exige qu’il reste encore un peu de vie à l’intérieur du morceau découpé.

Reconstruire les liens symboliques avec le monde pour guérir

Les études anthropologiques sur le corps démontrent que les individus ont peu ou pas du tout intégré la représentation anatomique du corps (Le Breton, 2011) bien que celle-ci soit enseignée à l’école. Les individus se construisent plutôt des représentations fort personnelles de leur corps, souvent inspirées des autres cultures ou faisant référence à des représentations antérieures à la rationalité et qui ont persisté dans les consciences populaires.

Dans notre monde globalisé, toutes sortes de représentations du corps circulent et beaucoup d’individus adhèrent à des représentations qui viennent d’ailleurs et qui conviennent mieux à la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et de l’univers. Par exemple, certaines personnes ont adopté les représentations du yoga avec les chakras, ou la vision énergétique des Chinois avec les méridiens. Certains parlent de leur corps astral, du corps énergétique, de l’aura. Il y a même des personnes qui sortent de leur corps et voyagent dans d’autres dimensions, qui parlent avec morts, etc. Et il ne s’agit pas là d’un phénomène marginal.

Lorsque qu’une personne tombe malade, il est important de prendre en considération la perception et la représentation qu’elle a de son corps, et d’explorer les liens qu’elle entretient avec elle-même, avec les autres, avec son environnement et avec le cosmos (l’univers, Dieu, etc.). Lorsque l’on s’intéresse à la dimension subjective de la maladie, on découvre bien souvent que la rupture ou la fragilisation du lien avec l’une ou plusieurs de ces dimensions est interprétée par la personne malade comme étant à l’origine de la maladie. L’interprétation de sa guérison empruntera le même schéma et implique la restauration de ces liens.

 

 

Références

Déchamp-Leroux Catherine, 1997, Débats autour de la transplantation d’organes, dans Sciences sociales et santé, volume 15, n°1, Les greffes d’organes : le don nécessaire : 99-127.

Descartes, René, 1970, Méditations métaphysiques, Paris, PUF.

Guillod, Olivier et Jean-François Dumoulin, 1999, Définition de la mort et prélèvements d’organes – Aspects constitutionnels, Institut de droit de la santé (IDS), Université de Neuchâtel, téléchargé à partir du site http://www.bag.admin.ch consulté le 17/08/2012.

Hacking, Ian, 2003/2004, Le corps et l’âme au début du XXIème siècle, Résumé de cours au Collège de France, Philosophie et histoire des concepts scientifiques, http://www.college-de-france.fr/site/historique/ian_hacking.htm consulté le 9 juillet 2012.

Le Breton, David, 2011, Anthropologie du corps et modernité, Paris, Quadrige/PUF, 6e édition.

Leenhardt, Maurice, 1971, Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard.

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