Le corps et ses représentations

Le corps dans le monde

En tant qu’anthropologue de la guérison, je m’intéresse à l’anthropologie du corps et plus spécifiquement aux représentations du corps dans les sociétés traditionnelles et dans la société occidentale moderne.

Le corps

L’individu en interrelation avec son environnement

Dans les sociétés traditionnelles, partout dans le monde et même en Europe avant la modernité, l’individu «personnellement moi je» (Le Breton 2011) n’existait pas. Les personnes s’inscrivaient dans un entrelacs de relations physiques, énergétiques, émotionnelles ou symboliques avec leurs semblables, avec la nature, avec le cosmos, avec l’invisible, etc. De même l’esprit, l’âme et le corps n’étaient pas dissociés. Il y a même des sociétés comme chez les Canaques en Nouvelle-Calédonie où avant l’arrivée des Blancs, la notion de corps n’existait même pas, on ne connaissait que la personne (Leenhardt 1971).

Le corps coupé du monde

Le corps dualiste de Descartes

Descartes

Avec la modernité, le corps a été séparé de l’esprit, les personnes ont été séparées les unes des autres et est apparu l’individu moderne tourné vers lui-même. C’est aussi avec la modernité que les parties du corps ont été séparées les unes des autres et toute la médecine moderne est fondée sur cette dynamique de séparation et d’atomisation d’un corps que l’on croit pouvoir démonter et remonter comme une machine (Descartes).

Le corps démantelé

Le corps étant séparé de l’esprit et fonctionnant comme une machine, on peut le découper et transplanter indifféremment les morceaux découpés d’un corps à l’autre. Les organes sont interchangeables comme des pièces de mécanique puisqu’ils ne portent pas en eux l’essence ou « l’âme » de la personne à qui ils appartiennent. C’est pourquoi on peut les remplacer indifféremment par des morceaux provenant d’autres corps humains ou par des machines.

Cependant on peut trouver sur Internet des témoignages de personnes qui ressentent en elles les émotions du donneur après une greffe d’organe, à l’instar de l’actrice Charlotte Valendray qui fit la une des médias français lors de la sortie de son livre De cœur inconnu. Ceci démontre que pour certains individus transplantés, l’organe n’est pas juste de la matière mais qu’il contient aussi l’essence de la personne ou « des éléments résiduels de vie » (Déchamp Leroux 1997).

La mort révisée

Cette vision dualiste qui sépare le corps de l’esprit a conduit l’Occident à réviser pour les besoins de la cause sa définition légale de la mort. Le concept de mort cérébrale pensé par un comité d’experts fut imposé en silence et sans débat public dans les années 1980 (Guillod et Dumoulin 1999). La population a accepté presque sans mot dire la mort cérébrale comme une mort définitive alors que par exemple au Japon, il existe une forte opposition à ce concept et la mort n’est effective que lorsque commence la putréfaction, ce qui rend impossible le prélèvement d’organes. Un corps-légume sous respirateur artificiel reste pour un Japonais un être humain : « C’est encore mon père et il est vivant.» (Hacking 2003/2004).

Ainsi en Occident depuis les années 1980, un individu est déclaré mort avant d’être tout à fait mort. La mort cérébrale autorise le prélèvement de ses organes avant que le dernier souffle de vie n’ait quitté son corps, car la transplantation exige qu’il reste encore un peu de vie à l’intérieur du morceau découpé.

Le processus de démantellement

corps vésale photothèqueDissocier l’âme du corps a été un long processus qui s’est déroulé en même temps que les pratiques anatomiques se sont imposées. Il aura fallu plusieurs siècles avant que le corps ne devienne entièrement chair. Il a tout d’abord fallu transgresser le tabou du sang et le tabou de la frontière de la peau. Organisées en catimini au XIIIe siècle, les premières séances d’anatomie avec des cadavres se sont transformées  au XVIIe en spectacles organisés dans les jardins du roi.

En quelques siècles le tabou a sauté. Au Moyen Âge les chirurgiens  subissaient l’opprobre sociale  pour exercer un métier en contact avec le sang, au même titre que les bourreaux, les bouchers et les barbiers, tandis qu’aujourd’hui le chirurgien jouit d’un très grand prestige.

Reconstruire les liens avec le monde pour guérir

Cependant les études anthropologiques sur le corps démontrent que les individus ont peu ou pas du tout intégré la représentation anatomique (Le Breton) bien que celle-ci soit enseignée à l’école. Les individus se construisent plutôt des représentations fort personnelles de leur corps, souvent inspirées des autres cultures ou faisant référence à des représentations antérieures à la rationalité et qui ont persisté dans les consciences populaires.

Dans notre monde globalisé, toutes sortes de représentations du corps circulent et beaucoup d’individus adhèrent à des représentations qui viennent d’ailleurs et qui conviennent mieux à la perception qu’ils ont d’eux-mêmes et de l’univers. Par exemple, certaines personnes vont adopter les représentations du yoga avec les chakras, ou la vision énergétique des Chinois avec les méridiens. Certains parlent de leur corps astral, du corps énergétique, de l’aura. Il y a des gens qui sortent de leur corps et voyagent dans d’autres dimensions, qui parlent avec morts, etc. Et il ne s’agit pas là d’un phénomène marginal.

Il est important lorsque l’on parle de guérison de réfléchir sur la perception et la représentation que l’individu a de son corps, et d’explorer les liens qu’il entretient avec lui-même, avec les autres, avec son environnement et avec le cosmos (l’univers, Dieu, etc.). Lorsque l’on s’intéresse à la dimension subjective de la maladie, on découvre bien souvent que la rupture ou la fragilisation d’un lien dans l’une ou plusieurs de ces dimensions est interprétée par la personne malade comme étant à l’origine de la maladie. L’interprétation de la guérison emprunte le même schéma et implique la restauration des liens qui se traduit en général par une transformation de la vie de la personne.

La maladie fait naître des questionnements sur le sens de la vie et de la mort et déclenche une crise existentielle qui touche l’entièreté de la vie de la personne malade. Cependant la biomédecine ne traite que le corps, voire seulement l’organe atteint, et apparaît donc comme une ressource incomplète. La personne malade va devoir aller chercher ailleurs les ressources nécessaires pour affronter cette crise en tant que personne et non en tant que corps. Elle va souvent chercher ces ressources dans des pratiques spirituelles ou dans une constellation de médecines alternatives. Sa quête de sens s’accompagne bien souvent d’un travail intérieur et de grandes remises en questions qui induisent de grandes transformations.

Références

Déchamp-Leroux Catherine, 1997, Débats autour de la transplantation d’organes, dans Sciences sociales et santé, volume 15, n°1, Les greffes d’organes : le don nécessaire : 99-127.

Descartes, René, 1970, Méditations métaphysiques, Paris, PUF.

Guillod, Olivier et Jean-François Dumoulin, 1999, Définition de la mort et prélèvements d’organes – Aspects constitutionnels, Institut de droit de la santé (IDS), Université de Neuchâtel, téléchargé à partir du site http://www.bag.admin.ch consulté le 17/08/2012.

Hacking, Ian, 2003/2004, Le corps et l’âme au début du XXIème siècle, Résumé de cours au Collège de France, Philosophie et histoire des concepts scientifiques, http://www.college-de-france.fr/site/historique/ian_hacking.htm consulté le 9 juillet 2012.

Le Breton, David, 2011, Anthropologie du corps et modernité, Paris, Quadrige/PUF, 6e édition.

Leenhardt, Maurice, 1971, Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard.